La sentinelle de pierre

ACONCAGUA

Janvier 2018

Un nouveau départ.

2018 a marqué ma première année hors du milieu académique. J'avais passé les deux dernières années à terminer un post-doc à l'Université de St Andrews en Ecosse. Mon travail devenait une sorte de routine et je manquais désespérément de glaciers, d'expéditions et de hautes montagnes. C'est ainsi que nous avons organisé un voyage vers l'Aconcagua. Je cherchais un moyen de me tester à haute altitude sans avoir à me soucier de la technique. L'Aconcagua, la "sentinelle de la pierre" en Quechua Ackon Cahuak, c'est en quelque sorte la "marche la plus haute du monde". J'ai contacté mon amie Anne, qui avait également fait son doctorat au Svalbard pour me rejoindre. Anne a ensuite appelé Dorotha, Dorotha a appelé Inge, et tout à coup mon frère a voulu nous rejoindre avec ses amis. Notre petit groupe s'est transformé en une équipe de 9 personnes! Mais pas des moindres, les personnes les plus gentilles, les plus pétillantes et les plus passionnées que je connaisse, ça allait être un voyage amusant. Après des mois et des mois de préparation, nous nous sommes tous retrouvés dans la belle ville de Mendoza, en Argentine, prêts à relever notre plus grand défi.

L'Aconcagua peut être escaladé à partir de différents itinéraires. Nous avons choisi l'un des moins techniques, la fausse route du glacier des polonais, une aventure de 19 jours tout autour de la montagne qui en monte du côté du glacier polonais et redescendant sur la route normale. C'était une façon de voir le plus possible de la montagne, d'échapper à la foule et de ne pas monter et descendre sur le même chemin. Bien sûr, ce choix est venu avec ses inconvénients. Cette route avait moins de ressources / d'aide médicale que la route normale, et nous obligait à atteindre le camp 3 à 6000 m pour retourner au camp de base normal et ses docteurs.

Comme c'était notre première fois sur la montagne, nous avons décidé de partir avec des guides locaux d'une entreprise que je ne nommerai pas, vous comprendrez pourquoi plus tard. Pour la première partie du voyage, de l'entrée du parc national jusqu'au camp de base, nous avions un guide, des mules et notre propre nourriture. Mais du camp de base à la fin du voyage, nous serions pris en charge à 100 % par le tour operateur. Nous avons quitté Mendoza le 9 janvier 2018 pour rencontrer notre premier guide à Los Puquios, près de Los Penintentes. Le voyage en bus était tellement incroyable, les montagnes devenaient si hautes, et le paysage semblait si sec, nous entrions enfin dans le vif du sujet.

Les trois premiers jours ont assez épuisants. Notre guide était désireuse de nous emmener de A à B à la vitesse de la lumière, nous faisant toujours arriver au camp super tôt. Beaucoup de temps pour se reposer, manger et explorer les environs.

 

Rencontrez mes amis: Anna Elina, Aurélie, Dorota, Niels, Inge, Jerem, Nathalie et Mael!

L'APPROCHE

Être un si grand groupe n'est pas facile, il y a toujours ceux qui veulent courir au camp, ceux qui veulent prendre des photos, ceux qui ont de mauvaises chaussures, etc., mais j'étais tellement contente d'être à nouveau réunie avec mes amis et mon frère, et prête à vivre une aventure inoubliable. Quel meilleur endroit pour reconnecter avec eux que sur les sentiers de l'Aconcagua?

Ces premiers jours ont été assez difficiles pour nous, plutot habitués des conditions polaires. Les températures faisaient rage, les sentiers étaient extrêmement poussiéreux et lorsque ce ne sont pas vos yeux qui vous embetent, les mouches sont prêtes pour une bonne séance de morsure aux camps. Néanmoins, le paysage changeait vite. Nous avons remonté de longues vallées, traversé quelques rivières (qui ne ressemblaient en rien à ce que j'avais lu, faciles et peu profondes), mais la montagne c'était pas encore dans notre champ de vision. J'étais contente du choix que nous avons fait d'éviter la route normale, cette zone était plutôt calme et préservée. Le camp 1 s'appelait Pampa de Lenas, le camp 2 Casa de Piedra. Nous avons profité de chaque occasion pour plonger nos pieds dans l'eau douce des rivières, et rêver en regardant les nuages ​​passer. L'altitude augmentant rapidement, il est essentiel d'économiser de l'énergie pendant l'approche.

Le jour 2, nous l'avons enfin vu! Mt Aconcagua. Notre guide n'a pas pu nous indiquer la bonne montagne (!) mais après avoir remarqué qu'il y en avait une qui se démarquait, beaucoup plus haute que tous les autres, il est devenu assez évident laquelle était notre objectif. Nous avons tous été assez effrayés la première fois que nous l'avons vu. Elle était immense, menaçante, entourée de nuages ​​qui dérivaient rapidement et couverte de falaises verticales. Il était difficile d'imaginer que dans quelques jours nous y seront.

Finalement, après 3 jours de marche à travers de beaux paysages, nous avons atteint la Plaza Argentina, l'autre camp de base du mont Aconcagua. Le plan était d'y rester 2 nuits de suite, puis de commencer nos rotations vers les camps de haute altitude.

BASE CAMP LIFE

Nous étions tous si fiers d'être arrivés sur la Plaza Argentina. Nous étions déjà à 4200 m, mais il reste encore beaucoup à faire pour arriver à 6962 m! Le but est vraiment de se reposer, boire, manger et se reposer davantage. Plus facile à dire qu'à faire! Nous avons beaucoup de choses à faire, à commencer par un examen médical obligatoire pour obtenir notre saturation en oxygène dans le sang. Le médecin pouvait nous forcer à descendre la montagne si nos résultats n'étaient pas assez bons. Tout cela était un peu stressant, et je suis sûre que la menace de devoir abandonner la montée a augmenté la pression artérielle de certains d'entre nous!

 

Sur 9, 4 d'entre nous ont eu des résultats pires que nous l'espérions, mais heureusement, le médecin leur a donné une deuxième chance, un autre test deux jours plus tard. La saturation en oxygène est une mesure si importante à cette altitude. Avoir des valeurs inférieures à 80% signifie que le processus d'acclimatation n'est pas terminé, cela prend plus de temps pour certaines personnes que d'autres, augmentant le risque de mal aigu des montagnes lors de la montée.

Nous avons également dû trier notre équipement. Abandonner tout l'équipement de temps léger / chaud, qui sera transféré au camp de base principal de l'autre côté de la montagne. À partir de là, nous devrons transporter nous-mêmes presque tout notre matériel, seules les tentes seront déplacées par des porteurs, tout le reste devra tenir dans nos sacs à dos pendant les rotations. 

L'ambiance au camp de base était super. Nous pouvions avoir des douches, utiliser le WiFi, nous asseoir sur de «vraies» toilettes, du luxe!  J'étais plus intéressé par explorer les environs. Après tout nous étions sur un glacier couvert de débris, avec des pénitentes pas trop loin et des rochers à gravir. Mais le temps passe vite, et il était temps de commencer nos rotations.

Les rotations sont le meilleur moyen de s'acclimater, en grimpant haut et en dormant bas. Nous avons commencé par déplacer l'équipement / la nourriture au camp 1 (environ 5000 m) et rentrer passer la nuit au camp de base. La première rotation est toujours difficile, mais la seconde est largement mieux gérable.

CAMPS DE HAUTE ALTITUDE

Nous étions tellement excités de commencer enfin à nous attaquer aux camps supérieurs. Le chemin nous menait à travers des couloirs étroits avec beaucoup de chutes de pierres potentielles, d'où le casque. Nous avons commencé avec un temps assez décent, mais il s'est rapidement détérioré pour laisser place à une énorme tempète. Pour beaucoup d'entre nous, c'était leur première fois à 5000 m. Pas les meilleures conditions pour avoir confiance en votre acclimatation. Nous avons enterré notre équipement le plus rapidement possible, dans l'espoir de le retrouver dans quelques jours. Puis on est redescendus au camp de base en un temps record.

Le lendemain, et la dernière journée complète au base camp, ceux qui avaient échoué à l'examen médical ont recommencé. Et tout est passé! Ce fut un énorme soulagement pour nous tous, personne ne voulait refaire 3 jours de marcher pour retourner à l'entrée du parc par eux-mêmes. Le lendemain, il était temps déménager pour de bon au camp 1, mais cette fois avec de bien meilleures conditions. Nous pouvions enfin voir où nous allions et apprécier le magnifique paysage désertique de l'Aconcagua. Le camp était tout petit, super bondé, entouré de mes penitentes de glace. Nous étions ravis d'y être enfin arrivés.

Mais il n'y a pas de temps à perdre sur l'Aconcagua, et le lendemain, nous avons commencé notre rotation vers le camp 2, en déplaçant autant de choses que possible là-haut. Le camp 2 est à 5500 m, pas beaucoup plus haut mais à cette altitude, tout fait mal. La première partie était un peu raide, avant une longue traversée vers une petite plateforme sur laquelle le Camp 2 était niché. La promenade était tellement belle. Nous étions au-dessus des nuages, on avait l'impression d'être au paradis.

Il est difficile de décrire ce que l'altitude fait à votre corps. Chaque muscle crie pour l'oxygène, même le fait de penser est épuisant. Alors bien sûr, marcher avec un sac à dos de 20-25 kg sur une pente d'éboulis bien raide au-dessus de 5500 m peut piquer un peu. Marcher du camp 2 au camp 3 est ce qui s'est avéré too much pour certains de mes amis. Mais encore une fois, notre équipe a su rebondir et nous nous sommes bien entraidés. Nous sommes tous arrivés au Camp 3.

Je dois admettre qu'à ce moment-là, nous étions tous bien sous-alimentés. Nos guides, notre entreprise avaient fait une grosse erreur et avaient oublié tous nos repas déshydratés. Après le camp 1, tout ce que nous avions était des barres de céréales, du porridge et du tang. J'ai l'habitude de doubler ou de tripler ma consommation de nourriture à haute altitude, mais cette fois, nous étions bien affamés. Nous avons dû supplier d'autres équipes de nous donner de la nourriture. Et lorsque nous avons atteint le camp 3, l'un de nos guides a dégoté un bloc de fromage que nous avons tous dévoré en un instant.

 

Le camp 3 est à 6000 m. C'était le dernier camp avant de tenter le sommet, mais heureusement c'est aussi au carrefour entre la route de traversée et la route normale! Ce qui signifie que quoi qu'il se soit passé à partir de ce moment-là, nous pourrions "simplement" descendre directement au camp de base principal de la montagne. Et pour beaucoup d'entre nous, ce serait le point le plus élevé qu'ils atteindraient, l'altitude combo / pas de nourriture était trop, et ils ont très sagement décidé de se rendre au camp de base le lendemain matin.

Au camp 3, nous avons eu une petite réunion de crise avec nos guides. Nous savions que le temps le lendemain matin n'était pas bon du tout, beaucoup trop de vent. Nous voulions avoir un jour de repos pour être suffisamment en forme pour le sommet. Mais nos guides n'en avaient strictement rien à faire, ils voulaient terminer ce voyage au plus vite. Cela signifiait qu'après avoir finalement déménagé au camp 3, nous avions quelques heures de repos devant nous avant de tenter l'ascension du sommet. 

TENTATIVE AU SOMMET

Nous avons passé une terrible "nuit" au camp 3. Le manque d'oxygène, le vent non-stop et l'excitation étaient une recette pour ne pas dormir. Je me souviens m'être inquiétée de voir notre tente s'envoler, tellement le vent était fort. Je suis sortie plusieurs fois pour attacher les tentes, déplacer des lourdes pierres et remettre nos bottes à l'abri lorsqu'elles s'étaient evolées. Pas de repos avant le sommet. Nous nous sommes «réveillés» vers minuit ou 1 h du matin, et il nous a fallu 2 bonnes heures pour nous préparer. Je me suis forcée à manger un terrible petit-déjeuner (oreos et avoine, couverts de sucre, tout ce qu'il nous restait), et j'étais concentrée sur les préparatifs pour cette journée importante. Nous étions prêts pour une marche exténuante pendant 14 H, dans les pires conditions. Dès que nous avons commencé à marcher, le groupe s'est divisé en deux. D'abord un groupe de 4 personnes avec notre guide principal, et le reste du groupe derrière

La première pente ressemblait à un mur vertical dans l'obscurité totale. Il faisait si froid. Facilement -40 ° C avec le vent le plus fort que j'ai jamais eu, je ne peux même pas imaginer à quoi ressemblait la windchill. J'avais juste terriblement froid, essayant de continuer à bouger autant que possible. Nous avions des pauses toutes les heures et je me souviens devoir choisir entre faire des squats pour me réchauffer ou boire et manger. Nous ne pouvions pas arrêter plus de quelques minutes à la fois.

Après 3-4H de montée, le soleil est sorti. Enfin! Je pensais que nous avions traversé le pire, que nous allions nous réchauffer un peu grâce au soleil. Nous pouvions voir l'ombre de la montagne qui couvrait l'horizon. Entre toutes les souffrances, j'ai essayé de profiter de chaque minute de cette dernière montée.

Chaque photo que j'ai prise me gelait instantanément les doigts. J'ai essayé de demander à mes coéquipiers s'ils allaient bien et ils avaient juste l'air complètement choqués. J'ai dû crier et les attraper par les épaules pour les faire parler. Le soleil ne nous réchauffait pas du tout. Bien au contraire, le vent est devenu de plus en plus fort. Je me souviens avoir vu des plaques de neige de la taille d'une pizza voler dans les airs et s'écraser sur nous. La plupart des gens faisaient déjà demi-tour, alors nous continuions. C'est alors que l'une de nous a commencé à avoir les orteils vraiment froids. Elle avait du mal depuis notre départ du camp, mais cela devenait trop. Les guides lui avaient dit de porter trois paires de chaussettes. Nos guides n'avaient vraiment aucune idée de ce qu'ils faisaient. À mi-chemin sur une pente raide, nous avons décidé de nous arrêter, de retirer une paire de chaussettes et de mettre des chauffe-orteils à la place. C'est toujours le moment où personne ne veut aider ou enlever ses gants, mais on a réussi! Cela lui a probablement sauvé ses orteils.

Nous avons commencé la longue traversée entre Independencia et La Canaleta. C'est alors que notre guide s'est arrêtée. Nous lui avons demandé combien de temps il nous restait pour atteindre le sommet et elle a répondu 7 heures .. Nous n'étions même pas à mi-chemin! Nous avions encore 400 m de dénivelé à faire et nous avions vraiment du mal à cause du froid. Nous avons continué pendant encore 30 minutes. De la traversée, vous pouvez voir toute la face de l'Aconcagua, jusqu'au camp de base principal. Mieux vaut ne pas glisser! 3 km de mur vertical en dessous de nous. Nous nous sommes arretés encore une fois. Nous avons eu une conversation courte mais efficace entre nous. Nous avons convenu que ce jour-là, nous n'arriverions jamais au sommet. Il faisait trop froid, trop dangereux, d'autant plus que l'un de nous avait déjà les orteils vraiment froids. Un dernier regard sur le sommet, et nous avons fait demi-tour.

Nous avons pris quelques clichés. Le soulagement était grand. Soulagés mais concentrés, il y avait encore un long chemin à parcourir jusqu'au Camp 3, et c'était tout aussi dangereux que lors de la montée. Nous sommes retournés au camp 3 pour l'heure du dejeuné. Le reste de l'équipe était là, heureux de nous voir revenir en un seul morceau. Nous avons appris que, ce jour-là, seule une poignée de personnes ont atteint le sommet, à quel cout (visage gelé, doigts et orteils). Cela n'en valait pas la peine. Nous nous sommes effondrés au camp et avons dormi tout l'après-midi. Et dormi un peu plus pendant la nuit. Je me suis réveillée le lendemain matin en me sentant comme un zombie, mais excitée à l'idée d'atteindre le camp de base ce jour-là.

La descente la plus longue jamais réalisée. Mes genoux se souviennent encore du chemin du retour au camp de base, cela nous a pris 10 bonnes heures, mais cela en valait vraiment la peine. Nous savions que nous y trouverions de la vraie nourriture, et c'est quelque chose que nous n'avions pas eu depuis plus d'une semaine. Et aussi voir nos amis qui ne se sont pas joints à nous pour l'effort du sommet. Le paysage était absolument incroyable. Nous étions si heureux de voir un autre côté de la montagne, de découvrir de nouveaux glaciers, de nouveaux sentiers.

CAMP DE BASE!

Il n'y a pas de plus grand soulagement que celui d'atteindre le camp de base et de retrouver nos amis. Ils se portaient bien, avaient trouvé de la nourriture, du sommeil et la paix avec la montagne. La Plaza de Mulas est le plus grand camp de base au monde après l'EBC, Everest Base Camp. Il y avait des centaines et des centaines de tentes là-bas, même des gens qui y vivaient pour la saison. Il ressemblait à un beau petit village de hippies et d'alpinistes.

Enfin, nous avons eu de la nourriture. Nous avons avalé 2 ou 3 hamburgers chacun, nous en avions besoin! Nous avons dormi dans la tente de la cuisine, qui avait d'immenses fenêtres en plastique et offrait une vue imprenable sur le sommet de l'Aconcagua. Quand la nuit et les étoiles sont arrivées, j'ai passé la nuit à photographier la sentinelle de pierre. La voie lactée était juste au-dessus du sommet. La montagne nous disait au revoir.

Le dernier jour a été exténuant, mais ne sous-estimons pas la motivation de nous débarrasser de notre sac à dos, de nos bottes, et d'avoir une bonne douche et un lit confortable. Nous avions 30 kilomètres à parcourir ce dernier jour pour atteindre Horcones. Certains disent que l'Aconcagua est une montagne assez ennuyeuse, juste un gros tas de rochers. Je ne suis absolument pas d'accord. Les géographes et glaciologues parmi nous n'en croyaient pas leurs yeux sur la route normale. Le paysage était à couper le souffle, époustouflant, juste ce dont nous avions besoin pour oublier nos pieds douloureux.

Même si nous n'avons jamais atteint le sommet, cette expédition consistait à passer du temps avec des amis, et pour cela, l'expédition a été très réussie. J'étais tellement content de mon adaptation à haute altitude et impressionnée par mes coéquipiers. Malheureusement, une mauvaise organisation a vraiment anéanti nos chances d’atteindre le sommet. Either you win or you learn. Je serai de retour Aconcagua!

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